César doit mourir

Jouer William Shakespeare en prison.

Théâtre de la prison de Rebibbia. La représentation de "Jules César" de Shakespeare s’achève sous les applaudissements. Les lumières s’éteignent sur les acteurs redevenus des détenus. Ils sont escortés et enfermés dans leur cellule. 

Mais qui sont ces acteurs d’un jour ? Pour quelle faute ont-ils été condamnés et comment ont-ils vécu cette expérience de création artistique en commun ? Inquiétudes, jeu, espérances... 

Le film suit l’élaboration de la pièce, depuis les essais et la découverte du texte, jusqu’à la représentation finale.

De retour dans sa cellule, "Cassius", prisonnier depuis de nombreuses années, cherche du regard la caméra et nous dit : "Depuis que j’ai connu l’art, cette cellule est devenue une prison."

J'aime particulièrement cette pièce de William Shakespeare depuis ma jeunesse. J'ai immédiatement pensé au "Jules César" (1953) de Joseph L. Mankiewicz que je considère comme un chef d'oeuvre (avec James Mason en Brutus, Marlon Brando en Marc-Antoine, John Gielgud en Cassius, Louis Calhern en Jules César...). J'ai pensé aussi à "Tête d'Or" de Gilles Blanchard (2007) où c'était Paul Claudel que les prisonniers de Ploemeur interprétaient. Et dès les premières images, ou plus précisément les premières notes, j'ai pensé à "Another Country - l'Histoire d'une Trahison" (1984) de Marek Kanievska dont les frères Paolo et Vittorio Taviani semblent avoir emprunté la lancinante et envoûtante musique. Ces bons auspices ont hautement répondu à mes espérances.

"César doit mourir" est un vrai-faux docu-fiction, aussi bref que superbe, d'une richesse, d'une puissance et d'une densité exceptionnelles. Le film propose une magnifique étude de visages, de corps (le noir et blanc saturé est magnifique), d'accents et de manières de s'exprimer, et c'est à travers ce processus que le matériau théâtral se transmute en matière de cinéma. Évoluant sur le fil ô combien fragile de la fiction théâtrale et du documentaire carcéral, le pari des frères Taviani tient de la performance d'un équilibriste, toujours sur le point de chuter et jamais très loin de toucher les cieux. Tenant jusqu'au bout cet équilibre délicat entre fiction et documentaire, les frères Taviani avancent ainsi aussi loin que possible dans l'étrange alchimie de ce petit monde qui affronte une réalité multiple, où chacun est acteur, auteur et public de son existence.

Ces prisonniers, "acteurs amateurs", proposent une interprétation de très bon niveau, et n'ont rien à envier à des professionnels. Ces mafiosi condamnés à de longues peines et qui l'exécutent dans un quartier de haute sécurité méritent d'être cités : Casimo Rega est Cassius, Salvatore Striano est Brutus, Giovanni Arcuri est Jules César, Antonio Frasca est Marc-Antoine, Juan Dario Bonetti est Décius, Rosario Majorana est Métellus, Francesco De Masi est Trebonius, Francesco Carusone est le devin, Marillo Giaffreda est Octave...

C'est un véritable choc émotif. C'est aussi, j'en suis certain, un des très grands films de l'année (justement récompensé d'un Ours d'Ors au Festival de Berlin 2012, et du David du Meilleur Film en Italie) qui sort cette semaine, sommet d'intelligence qui redonne foi en l'humain. Viscéral, magistral et incontournable.