Les Chevaux de Dieu

Du lent glissement vers le martyre...

Au Maroc, à Sidi Moumen, en 1993. Yachine a 10 ans (Achraf Aafir, adorable et très convaincant) lorsque le Maroc émerge à peine des années de plomb. Sa mère, Yemma, dirige comme elle peut toute la famille. Un père dépressif, un frère à l'armée, un autre presque autiste et un troisième, Hamid (Saïd Lalaoui, épatant de dynamisme), petit caïd du quartier et protecteur de Yachine.

Au terme de l'enfance quand Hamid est emprisonné, Yachine enchaîne les petits boulots pour subvenir aux besoins de la famille.

En 1999, pour les sortir de ce marasme social où règnent violence, misère et drogue, Hamid (Abdelilah Rachid, très convaincant), une fois libéré et devenu islamiste radical pendant son incarcération, persuade Yachine (Abdelhakim Rachid, tout en nuances) et son meilleur ami depuis l'enfance, Nabil (Hamza Souideq), leur copain Fouad (Ahmed El Idrissi Amrani) et d'autres copains encore, de rejoindre leurs "frères".

L'Imam Abou Zoubeir, chef spirituel, entame alors avec eux une longue préparation physique et mentale. Un jour, il leur annonce qu'ils ont été choisis pour devenir des martyrs, et qu'il leur faut conquérir le paradis en acceptant d'être kamikazes à Casablanca…

Le titre "Les Chevaux de Dieu" renvoie à une expression ancienne, dont l'intitulé complet est "Volez, chevaux de Dieux". Dans les légendes arabes, cette formule est prononcée par les premiers musulmans, qui se retrouvent aux côtés du prophète Mohammed. De nos jours, sa signification n'est plus la même : "Cette expression a été reprise au fil des siècles, que ce soit dans des discours, des chants ou des poèmes incitant à la guerre sainte. On la retrouve dans la propagande actuelle d’Al Qaida notamment dans le célèbre communiqué de l’organisation au lendemain du 11 septembre."

Abdelhakim Rachid

"Les Chevaux de Dieux" s'inspire de faits réels survenus en 2003 à Casablanca, (relatés dans l'oeuvre de Mahi Binebine) en 5 endroits différents simultanément, où de jeunes kamikazes d'une vingtaine d'années se sont fait exploser, causant la mort de 41 personnes et en blessant une centaine d'autres : "Ça a été un traumatisme énorme au Maroc, parce qu’on s’attendait à ce que ces actes soient l’oeuvre de terroristes entraînés, venus d’Afghanistan ou d’Irak, et pas que leurs auteurs soient des gamins de bidonvilles", explique le réalisateur Nabil Ayouch

Le film n'a pas été tourné dans le quartier où a eu lieu les attentats mais dans un autre, à quelques kilomètres de celui-ci : "J’ai envisagé de tourner au cœur de Sidi Moumen. Mais ce quartier a très rapidement changé, il y a eu la construction de barres d’immeubles, la poche de bidonville d’où étaient originaires les kamikazes se réduisait. En termes d’axes de tournage cela devenait impossible à filmer. Cela n’avait plus de sens, tout avait tellement changé", explique le cinéaste.

"Les Chevaux de Dieu" montre remarquablement comment les pires idées prennent corps dans une société mal en point, sans repères pour sa jeunesse. Rien n'est traité ici de façon démonstrative ou brutale, mais l'oeil vif de la caméra saisit tout de la toile lentement tissée par les radicaux.

Avec une perspicacité de documentaire et une force visuelle qui poussent à l'admiration quand il s'agit de dépeindre l'atavisme qui sévit, le film de Nabil Ayouch est un drame humain puissant qui ne nous incite jamais à condamner ses protagonistes, devenus des marionnettes incapables de recouvrer la liberté d'être. Car l'idée n'est pas ici d'excuser mais d'expliquer, et on ne trouvera aucune justification simpliste à la destinée tragique des personnages, mais une mosaïque de problématiques, d'incertitudes et de pentes glissantes. Et tout en analysant le processus de l'endoctrinement, le film se garde des discours et s'attache à la description précise du quotidien. C'est la vérité de ces vies que veut retenir et nous montrer Nabil Ayouch. La simplicité et la clarté expressive du film le rend aussi accessible, et c'est important, au public jeune.

J'ai remarqué, au terme du film, deux références qui me tiennent particulièrement à coeur : le regard que s'échangent Abdelhakim Rachid et Abdelilah Rachid (Yachine et Hamid) avant d'accepter au martyre, ce même regard qu'on voyait, dans les mêmes circonstances, à la fin de "The Bubble" (2007) d'Eytan Fox entre les deux amants ; et à ce même moment de la mort, ce grand écran qui devient blanc, tel que l'avait proposé André Téchiné dans "Les Témoins" (2007) quand Johan Libéreau passe de vie à trépas. Ce qui semble "logique" quand on sait que Nabil Ayouch est âgé de 43 ans.

Saïd Lalaoui et Achraf Aafir

Chevaux de Dieux - Casting

Impossible de passer outre la distribution du film, composée d'acteurs non professionnels, tous issus de Sidi Moumen, non loin de Casablanca. Tout d'abord, Saïd Lalaoui et Achraf Aafir (photos de gauche) qui incarnent respectivement Hamid et Hamid âgés d'environ 10 ans. Ils sont impeccables, complémentaires, truculents, sachant transmettre toute une gamme de sentiments, depuis la tendresse jusqu'à la violence.

Ensuite, de gauche à droite sur la seconde photographie, le superbe Abdelhakim Rachid qui incarne un Yachine très intériorisé, jouant souvent de ses seuls regards (voir la photographie plus haut) ; Hamza Souideq incarnant Nabil, le meilleur ami de Yachine, plus volubile et plus affirmé, à cause de ses traits fins, presque féminins, qui lui valent de nombreuses moqueries auxquelles il répond toujours ; Abdelilah Rachid, incarnant un Hamid d'abord très déterminé lorsqu'il sort de prison, mais qui peu à peu comprend les limites de l'endoctrinement dont il est la victime après en avoir été le vecteur ; Ahmed El Idrissi Amraoui, incarnant un Fouad lui aussi d'abord enthousiaste, parce qu'il est plus effacé, à l'idée de rejoindre les "frères" et d'accéder au statut de martyr, donc très zélé, mais sur qui le doute tombera en un éclair, face à la mort imminente.

Dans "Les Chevaux de Dieu", tout est là (jusqu'à l'affiche, la musique de Malvina Meinier, les cadrages, la lumière, les travelings...), terriblement lucide, mais aussi gorgé d'une empathie souvent bouleversante, jusqu'à un épilogue d'une tension insoutenable, bien plus parlant que n'importe quel discours théorique. Un paradoxe à la mesure de l'audace, de la maîtrise et de l'envergure de cette oeuvre unique.

 

La Désintégration

=> Sur un sujet similaire, je vous rappelle et vous conseille ardemment "La Désintégration" de Philippe Faucon (excellent film que l'Académie des césar, évidemment, a oublié) sorti le 15 février 2012, avec les très prometteurs car excellents Rashid Debbouze, Yassine Azzouz, Ymanol Perset (sublime !), Mohamed Nachit, et Kamel Laadaili. Il est probablement disponible en DVD ou en téléchargement.