À la Merveille

L'Amour.

Même s’ils se sont connus sur le tard, la passion qu’ont vécue Neil (Ben Affleck) et Marina (Olga Kurylenko) "à la Merveille" - au Mont-Saint-Michel - efface les années perdues.

Neil est certain d’avoir trouvé la femme de sa vie. Belle, pleine d’humour, originaire d’Ukraine, Marina est divorcée et mère d’une fillette de 10 ans, Tatiana (Tatiana Chiline). 

Désormais, le couple est installé dans l’Oklahoma. Leur relation s’est fragilisée : Marina se sent piégée. Dans cette petite communauté américaine, elle cherche conseil auprès d’un autre expatrié, un prêtre catholique nommé Quintana. L’homme a ses propres problèmes : il doute de sa vocation…

Marina décide de retourner en France avec sa fille. Neil s'éprend alors de Jane (Rachel McAdams), une ancienne amie à laquelle il s’attache de plus en plus. Lorsqu’il apprend que rien ne va plus pour Marina, il se retrouve écartelé entre les deux femmes de sa vie. Le père Quintana (Javier Bardem) continue à lutter pour retrouver la foi. Face à deux formes d’amour bien différentes, les deux hommes sont confrontés aux mêmes questions.

D'entrée, je dois dire que je me range dans les rangs de ceux qui aiment le cinéma de Terrence Malick, même et surtout lorsqu'il est mystique, qu'il relève des sensations que d'une histoire écrite. J'aime ses errances poétiques, au service desquelles il propose parmi les plus belles images qu'on puisse voir au cinéma aujourd'hui. Et je sais qu'il est difficile de conseiller et de recommander ses films, parce qu'il est impossible de proposer des "expériences".

Le titre doit donc son titre au Mont Saint-Michel, surnommé également La Merveille. Terrence Malick a choisi cet endroit pour tourner une partie du film car il représente un espace entre ciel et terre, entre rêve et réalité, le lieu parfait pour situer une histoire d'Amour.

Pour aider les acteurs à appréhender leurs rôles et les mettre dans l'ambiance poético-lyrique du film, Terrence Malick les guidait en leur indiquant des lectures, en leur montrant des films, œuvres d'art, chansons, morceaux musicaux... Cette technique d'immersion est très différente des tournages "traditionnels". Et contrairement aux réalisateurs "traditionnels", Terrence Malick n'impose pas les mouvements et les déplacements à ses acteurs, ils peuvent bouger comme bon leur semble et la caméra est au service du mouvement.

Affleck - Malick

Excellente idée selon moi que d'avoir proposé le rôle de Neil à Ben Affleck (originellement proposé à Christian Bale), qui depuis qu'il a quitté les productions du type "Armageddon" au profit de la réalisation, a gagné en maturité, en pouvoir de suggérer, en talent pour exprimer le doute, si difficile à interpréter. Afin d'incarner avec justesse Neil, cette homme bienveillant, sincère et tendre, Ben Affleck a lu les oeuvres d'auteurs tels que Léon Tolstoï, Dostoievsky, F. Scott Fitzgerald. Pour l'acteur, ce personnage rejoint Hamlet de Shakespeare : "Le film dépeint Neil en train de se découvrir tel qu'il est vraiment, et amène les spectateurs à s'interroger sur les obligations que nous avons tous les uns envers les autres, celles que nous avons envers le monde, par-delà nos intérêts personnels égoïstes", déclare-t-il.

Ben Affleck résume "À la Merveille" de la manière suivante : "Ce film m’évoque davantage le souvenir, la réminiscence d’une vie qu’une histoire au sens où on l’entend d’ordinaire, comme une succession d’événements en temps réel dans l’existence des personnages. C’est un amalgame de moments impressionnistes ; le récit ricoche d’un moment à un autre dans la vie des personnages et les événements s’agencent d’une façon non linéaire – et cela reflète bien, je crois, la façon dont on se souvient des choses de sa vie. Cela a quelque chose d’hypnotique, d’étourdissant, c’est plus fluide que ne l’est la vie réelle", explique le comédien.

Olga Kurylenko n'a pas la grâce de Jessica Chastain ("The Tree of Life"), et c'est probablement pour cette raison que lui a été dévolu le rôle de Marina. Elle est la part la plus "terrienne" du film, qui s'amuse ou qui s'ennuie, et son personnage tient beaucoup, par exemple, d'Anna Karénine. Nous connaissons l'actrice pour avoir joué dans "Quantum of Solace" de Marc Foster en 2008, "Centurion" de Neil Marshall en 2010, "La Terre Outragée" de Michale Boganim en 2011, et récemment dans "7 Psychopathes" de Martin MacDonafh en 2012. Nous la retrouverons dans les très attendus "Saint Laurent" de Bertrand Bonello avec Gaspars Ulliel et Jérémie Renier, et "Oblivion" de Joseph Kosinsky avec Tom Cruise.

McAdams - Malick

C'est à Rachel McAdams qu'est dévolu, assez paradoxalement (elle vit dans un ranch), le personnage féminin plus "aérien" du film, Jane. Pas "en opposition" au personnage de Marina, mais bien davantage "en contraste", elle incarne la grâce particulière qu'excelle Terrence Malick à filmer. Son rôle est plus limité dans le temps, mais très important, puisque c'est elle qui va faire filtrer le doute dans l'esprit et le coeur de Neil, qui comprend que, peut-être, ce n'est pas avec la femme qu'on aime le plus qu'on vit le mieux. Rachel McAdams a déjà une belle carrière derrière elle, ayant été sollicité par de bons réalisateurs, dans des genres assez différents : Wes Craven ("Red Eye" en 2004), Nick cassavetes ("N'oublie jamais"), Guy Ritchie ("Sherlock Holmes" 1&2 en 2009 puis en 2011), Kevin Macdonald ("Jeux de pouvoirs" en 2009), Woody Allen ("Minuit à Paris" en 2011), Brian De Palma ("Passion" en 2012). Nous la retrouverons prochainement dans le très attendu "Un homme très recherché" de Anton Cobijn donnant la réplique à Philip Seymour Hoffman. 

Bardem Malick

Javier Bardem campe le Père Quintana, un homme d'Église torturé et en pleine crise de Foi. Pour l'incarner, Terrence Malick a demandé à l'acteur espagnol de suivre le photoreporter Eugene Richards afin de discuter avec des prisonniers (comme le fait le Père Quintana), rencontrer des prêtres et s'imprégner de leurs histoires. Bardem a effectué cette préparation dans la ville de Bartlesville en Oklahoma, un des décors réels du film : "Leurs histoires, ce que les gens m'ont confié et ont accepté de partager avec moi, était incroyablement puissant", confie le comédien.

Impossible de dire toute l'émotion suscitée par cette oeuvre aux références fortes et cependant rendue accessible par la mise en scène virtuose, avec une photographie somptueuse, n'exigeant, elle aussi, "que" la confiance et l'abandon (cet abandon impossible auquel j'aspire tant). Terrence Malick a fait de sa caméra l'instrument privilégié de sa quête. Jusqu'à l'émerveillement.

Par l'ampleur et la cohérence de son projet, par sa confiance en la seule puissance des images pour révéler l'invisible, Terrence Malick réussit une fois de plus une oeuvre très singulière, qui dégage le cinéma du carcan de théâtralité qui l'étouffe trop souvent. "À la merveille" est l'oeuvre de Terrence Malick la plus symphonique, la plus synthétique, la plus lumineuse. Nul besoin de "croire" pour mesurer combien "À la merveille" est un film prodigieux et combien toute histoire d'amour est un trésor qu'il faut chérir, protéger, conquérir. Cinéma du toucher. Cinéma du murmure. On s'effleure, on se frôle, on se caresse du bout des doigts. On chuchote, on murmure, on souffle. Poétique du cinéma portée à son expression à la fois la plus simple et la plus haute.

"A la merveille" est une oeuvre lyrique, axée sur l'amour éternel. Mieux qu'un film envoûtant, une prière en images. Une oeuvre sensorielle, onirique, hypnotique, entre impressionnisme et abstraction. Il y a chez Terrence Malick une grâce et une intelligence, une sensibilité et une pudeur, une lucidité et une bonté, et plus généralement une expérience du monde, de l'homme et de la vie, qui le placent dans les cimes, bien au-dessus des autres cinéastes en activité.