Blue Jasmine

Le soleil après la tempête ?

Alors qu’elle voit sa vie voler en éclat et son mariage avec Hal (Alec Baldwin), un homme d’affaires fortuné, d'abord battre sérieusement de l’aile puis s'effondrer jusqu'à ce qu'il soit envoyé en prison, qu'elle voit son fils Danny s'enfuir la considérant comme complice de Hal, Jasmine (Cate Blanchett) quitte son New York raffiné et mondain pour San Francisco et s’installe dans le modeste appartement de sa soeur Ginger (Sally Hawkins) afin de remettre de l’ordre dans sa vie.

La très chic et snob Jasmine se fera-t-elle à la vie modeste de Ginger, celle-ci étant divorcée de Augie (Andrew Dice Clay) vivant seule avec leurs deux enfants turbulents, hésitant entre le beau Chili (Bobby Cannavale) plutôt bourru macho et violent, et le plus tendre Al (Louis C.K.) ? 

Jasmine parviendra-t-elle à séduire le bel et ambitieux Dwight (Peter Sarsgaard) qui devrait pouvoir réussir une belle carrière politique, en finir avec son alcoolisme et son perpétuel ressassement du passé, pour enfin envisager un avenir radieux ?

Avant de s'intituler "Blue Jasmine", le film devait en fait s'intituler "Jasmine French""En raison de la bande-originale, on s’est dit que "Blue Jasmine" correspondait mieux à l’atmosphère du film", révèle le cinéaste, qui précise ensuite : "Jasmine fait allusion, à plusieurs reprises, à Blue Moon car c’est la chanson qu’elle a entendue quand elle a rencontré Hal : les célèbres paroles, 'Tu m’as vu alors que j’étais tout seul', font écho à la scène où Jasmine rencontre Dwight."

C'est un nouveau portrait de femme que propose Woody Allen. Après avoir dirigé notamment Diane Keaton, Mia Farrow, ou Scarlett Johansson  pour ne citer qu'elles, c'est sur Cate Blanchett que le cinéaste braque sa caméra, dans un film aux accents plus dramatiques que ses dernières réalisations. Son héroïne est dépressive et désorientée."Dès le début du film, on comprend que Jasmine est paumée. Il lui est déjà arrivé de parler toute seule, et elle a eu de gros problèmes personnels. Alors qu’elle est au fond du gouffre, à la fois financièrement et psychologiquement, et qu’elle ne sait plus où aller, elle sollicite l’aide de sa soeur Ginger, caissière de supermarché à San Francisco", indique le réalisateur.

Jasmine et sa soeur Ginger sont diamétralement opposées, depuis toujours, et le fossé entre elles est parfois immense. Elles ont toutes les deux été adoptées, sans être nées des mêmes parents. Jasmine a toujours été plus choyée que sa sœur : "Jasmine a toujours dégagé quelque chose d’attirant. Elle était plus intelligente, plus jolie et plus élégante de naissance. Ginger s’est toujours vue comme l’enfant non désirée et non aimée – un peu comme la brebis galeuse", commente Sally Hawkins, qui joue Ginger. Les deux femmes ont deux manières totalement différentes de voir la vie. Bien qu’elles ne soient pas très proches, Ginger répond présente lorsque Jasmine a besoin d’elle. "Ginger a vraiment un bon fond, même s’il y a une tension entre elles. En tant que sœur cadette, elle a toujours admiré Jasmine, et elle comprend que l’occasion se présente de renouer avec elle", ajoute la comédienne. Les rapports entre soeurs ont déjà été traités par Woody Allen, notamment dans le fameux "Hannah et ses soeurs".

Blue Jasmine - Blanchett Cate

Blue Jasmine - Cate Blanchett

Cate Blanchett se voit ici offrir l'un des plus beaux rôles de sa carrière, et pour tout dire, un rôle à Oscar. Elle est ici absolument magnifique dans ses tenues au chic très parisien. Jasmine est un personnage "en or", elle ment énormément. Lorsqu'elle a épousé son mari, elle a commencé par changer de prénom, troquant Jeanette pour Jasmine, un nom plus tendance et plus exotique. "C’est une manière de se créer un personnage, et il est symptomatique qu’elle n’ait pas choisi Scarlett ou un nom totalement différent du sien : elle se contente toujours de s’écarter très légèrement de la vérité. Ce genre de mensonge anodin est assez inoffensif en soi, mais plus on le pratique, plus on a du mal à voir la réalité en face. Du coup, on en vient à se demander si Jasmine a des prédispositions à la mythomanie, ou si elle ment seulement de temps en temps", observe Cate Blanchett.

 

Le statut social est d’une importance primordiale pour la protagoniste du film, Jasmine, qui se soucie énormément de l’image qu’elle renvoie. La déchéance sociale et financière est l’une des raisons de sa dépression. L’argent conditionne totalement sa vision de la réussite, et du bonheur, mais également son regard sur les autres. Pour elle, quitter New York et son confort signifie une perte totale de repères, comme le souligne Cate Blanchett : "Jasmine plonge dans l’inconnu, et doit renoncer à son univers habituel. Elle pénètre dans un monde hostile, passe de la côte Est à la côte Ouest, et d’une classe sociale à une autre."

Blue Jasmine - Hawkins & Dice Day

Blue Jasmine - Hawkins & Cannavale

Face à elle, l'immense Sally Hawkins ! Depuis 2002 dans "All or Nothing" de Mike Leigh, elle est toujours impeccable. Sa filmofraphie compte aussi "Vera Drake" de Mike Leigh (2004), "Layer Cake" de Matthew Vaughn (2004), "Le voile des illusions" de John Curran (2006), "Persecusion" d'Adrian Shergold (2007), "Le rêve de Cassandre" de Woody Allen (2007), le chef d'oeuvre "Be Happy" de Mike Leigh encore (2008), "Une éducation" de Lone Scherfig (2009), "Fleur du Désert" de Sherry Hormann (2009), la très belle comédie politique éWe want sex equality" de NIgel Cole (2010), "Submarine" de Richard Ayoade (2010). Ginger tient la dragée haute à sa soeur Jasmine, et il aura probablement fallu à Sally Hawkins un travail d'envergure pour que son rôle ne soit pas "effacé". Elle y met toute son énergie et son optimisme, pour un résultat digne des plus hautes récompenses ! Elle figure déjà au génrérique de cinq films à sortir prochainement.

Blue Jasmine - Peter Sarsgaard

Blue Jasmine - Bobby Cannavale

La gent masculine n'est pas en reste. Alec Baldwin est parfait de cynisme. Peter Sarsgaard confirme tout le bien que je pense de lui depuis 1998 lorsque je l'ai découvert dans "Another day in Paradise" de Larry Clark, talent qu'il a confirmé, notamment dans "Boys don't cry" de Kimberly Peirce en 1999, puis plus tard dans "Jarhead" de Sam Mendes en 2005, "Une édication" de Lone Scherfig et "Dans la brume électrique" de Bertrand Tavernier en 2009. 

Dans le rôle de Chili, le nouveau fiancé de Ginger, on retrouve Bobby Cannavale, dans un très beau rôle de mec bourru et macho au coeur tendre. Issu de séries TV innombrables ("New York 911", "New York Unité Spéciale, "Ally Mc Beal", "Will and Grace", "Oz", "Six feet under", "Nurse Jackie"...) il a aussi joué dans quelques films intéressants : "The Nignt Listeners" de Patrick Stettner, "Romance & Cigarettes" de John Turturo, "La Guerre" de Ken Burns et Lynn Novick, "Very Bad Cops" de Adam McKay, "Les Winners" de Thomas McCarthy, "Parker" de Taylor Hackford. Sa carrière va prendre un coup d'accélérateur, puisque nous le retrouverons prochainement dans "Lovelace" de Epstein & Friedman, "Chef" de John Favreau, "Imagined" de Dan Fogelman et "Annie" de Will Gluck.

Blue Jasmine - Alden Ehrenreich

Enfin, le plaisir de retrouver le jeune Alden Ehrenreich dans le rôle de Danny, le fils de Jasmine et Hal, qui préfère, devant le chaos familial, abandonner ses études à Harvard pour devenir vendeur. Jusqu'ici, un sans faute, avec entre autres l'inoubliable "Tetro" de Francis Ford Coppola, "Somewhere" de Sofia Coppola, "Stockers" de Park Chen-Wook et "Sublimes Créatures" de Richard LaGravenese.

 

Bonne nouvelle, Woody Allen est de retour ! Pas le touriste errant qui troussait à Barcelone, Paris ou Rome un opus plus ou moins inspiré, mais le Woody pur jus, qui sonde l'âme tourmentée des femmes. Rarement le cinéaste se sera autant plu à orchestrer une aussi savante construction entre passé et présent. Une fable virtuose, où la drôlerie le cède peu à peu à une noirceur inouïe. Une fable cruelle sur fond de crise, qui prouve que Woody Allen n’est jamais plus intéressant que lorsqu’il reste sur le fil, entre comédie amère et mélodrame vachard.

"Blue Jasmine" jette un regard sans complaisance sur une vie de lâcheté et d'aveuglement où le confort l'a emporté sur la prise de risques et la réflexion. C'est là où il est aussi politique que "Match Point", ce dont chacun peut se féliciter.

Impeccablement cousu, prêt à éclater, "Blue Jasmine" tire toute sa grâce d’une fragilité constamment rachetée par les démonstrations de force de ses remarquables interprètes, et par l’exactitude de son écriture. Chef-d’œuvre contrit, terriblement irréprochable.

Cate Blanchett traverse "Blue Jasmine" avec une élégance à fleur de peau où on sent à tout moment qu’elle peut basculer dans la folie douce. Elle est extraordinaire, face à une Sally Hawkins toujours au sommet de son art.

Le film est parfait, jusqu'au plan final, presque hallucinant.