Vandal

Passer l'adolescence...

Chérif (Zinedine Benchenine, épatant), 15 ans, est un adolescent rebelle et solitaire que la juge des enfants (Corine Masiero) hésite à envoyer en Centre Éducatif Fermé. Dépassée, sa mère Hélène (Marina Foïs) décide avec la juge de le placer chez son oncle Paul (Jean-Marc Barr) et sa tante Christine (Brigitte Sy) à Strasbourg, où il doit reprendre son CAP maçonnerie, qu'il préparera sur le chantier où travaille son père Farid (Ramzy Bedia).

C’est sa dernière chance. Très vite, dans cette nouvelle vie, Chérif étouffe, malgré son flirt avec Élodie (Chloé Lecerf)... Mais toutes les nuits, avec son cousin Thomas (Émile Berling) il découvre le monde des graffeurs qui oeuvrent sur les murs de la ville, leur groupe "ORK" ne cessant de défier le mystérieux "Vandal".

Un nouveau monde s’offre alors à lui ...

Le jeune metteur en scène Hélier Cisterne (32 ans) explique comment est né le projet : "Je voulais faire le portrait d’un adolescent, et incarner à travers lui l’expérience étrange et insolite de cet âge écartelé entre les univers familiaux, amicaux et amoureux que l’on sait être les espaces de toutes les confrontations. La scolarité aussi, qui est alors tendue par l’angoisse des choix d’orientation et d’avenir. Loin de l’insouciance, cette période est pourtant encore traversée par des fantasmes et des aspirations qui subliment le quotidien. Je tenais à cette dimension romanesque et lyrique propre à l’adolescence que j’avais déjà abordée dans mes courts métrages, déjà produits par Justin Taurand." 

 

Hélier Cisterne n'a derrière lui que trois courts métrages (notamment "Les Paradis Perdus", prix Jean Vigo en 2008), et on est surpris, pour son premier long, par son impeccable maîtrise, dans tous les registres qu'il aborde : la vie de famille et ses rapports tendus, le boulot sur le chantier, le premier amour, l'amitié entre adolescents, le lyrisme et la beauté des scènes nocturnes à dessiner des graffitis...

Pour créer les graffitis du personnage de Vandal, le réalisateur a fait appel à l'un des artistes français les plus reconnus dans le milieu, Lokiss, qui oeuvre en tant que graffeur depuis les années 1980. Il a également eu recours à Oisko Logik et Orka, du collectif El Cartel, afin de créer les autres graffitis et de coacher les jeunes comédiens du film jouant les graffeurs.

Vandal - Graffiti ORK

Lorsqu'on lui demande pourquoi avoir choisi l'univers des graffeurs pour son premier long métrage, le réalisateur avoue sa fascination et fait un rapprochement avec un autre univers : "Le graffiti témoigne de manière absolument sincère et brute de la jeunesse d’une époque. Assez naturellement, avec Nicolas Journet, l’un des co-scénaristes, nous sommes arrivés à la figure du graffeur qui, comme un super-héros, hante la ville sous un nom d’emprunt et agit souvent masqué pour ne pas être identifié. Ce lien est cultivé par certains graffeurs eux-mêmes, qui cherchent à repousser leurs limites, à affermir leurs pouvoirs en dessinant sur des murs à priori inaccessibles."

Vandal - Graffiti

Le monde des graffeurs étant essentiellement nocturne, l'équipe a très souvent tourné de nuit : "L’esthétique du graffiti, qui est une pratique très nocturne, a beaucoup nourri le travail sur l’image. Le livre BLACK FLASHES de Ruedione a été un de nos repères sur ce sujet. Avec Hichame Alaouié le chef opérateur, on a travaillé la matière de la HD en cassant sa capacité à sur-définir et à tout rendre clair, on voulait revenir à quelque chose de plus primitif dans ces espaces", explique Hélier Cisterne. Vous serez impressionnés par ces scènes de graffe nocturne, superbes, très "chorégraphiées". Les adolescents y sont comme des ombres, agissant avec souplesse, rapidité et précision, tels des félins nocturnes.

Vandal - Marina Foïs

Vandal - Ramzy Bedia

Vandal - Barr

Vandal - Benchenine et Sy

Le casting est impeccable. Commençons par les adultes : Corinne Masiero (la juge) accepte ici un rôle de trois minutes, et elle est impeccable ; Isabelle Sadoyan est la grand-mère ; Marina Foïs (première photo à gauche) en mère dépassée est crédible et propose un ton de jeu "naturaliste" particulèrement opportun ; Ramzy Bedia (deuxième photo), en père quère plus adulte que son fils, abandonne ses oripeaux de comique pour un rôle plus touchant, et fait mouche ; Jean-Marc Barr (troisième photo), en homme adulte qui va essayer de "recadrer" l'adolescent Chérif, dans un rôle plutôt à contre-emploi, est lui aussi irréprochable. Quant à Brigitte Sy (photo de droite), en tante bienveillante, est comme toujours remarquable, et il est étonnant qu'on ne la voie pas davantage au cinéma, tant ses prestations, même brèves, notamment dans "Les Amants Réguliers" (2005), "Versailles" (2008), "La guerre est déclarée" (2010) sont dignes des plus grandes comédiennes. 

Vandal - Zinedine Benchenine

Maintenant, les adolescents. Dans le rôle d'Élodie, on découvre Chloé Cerf, très intéressante dans un rôle difficile de jeune fille passant son CAP de maçonnerie, au caractère taiseux, plus romantique qu'elle ne le laisse paraître. On retrouve, dans le rôle de Johan, le jeune Kevin Azaïs, dont je pense avoir déjà écrit ici tout le bien que je pense, tant dans "La Journée de la jupe" de Jean-Paul Lilienfeld que dans "Comme un homme" de Safy Nebbou. Le cousin de Chérif, Thomas, on retrouve le remarquable Émile Berling, dans un rôle d'une passionnante dualité "diurne/nocture", adolescent à lunettes impeccable la journée, beaucoup plus subversif en graffeur la nuit. Il continue son impeccable parcours, après notamment "Les Hauts Murs" de Christian Faure en 2006, "Sois je meurs, soit je vais bien" de Laurence Ferrira Barbosa (un must !), "Un conte de Noël" de Arnaud Despechin en 2008, "Orly" d'Angela Schanelec en 2010 (un film que j'aime beaucoup, que je considère comme très supérieur au surestimé "Lost in Translation"), "Comme un homme" de Safy Nebbou en 2012, où il livrait une composition remarquable. Enfin, on découvre Zinedine Benchenine, une véritable "trouvaille", très juste, à la fois en force et colère, à la fois en douceur et romantisme, assumant ce "voyage initiatique" très nouveau, très urbain, tantôt naturaliste et tantôt lyrique. Ce ne serait que justice de lui offrir la possibilité de continuer au cinéma.

Parmi les charmes de "Vandal", celui de ne pas être fixé dans un seul registre n’est pas le moindre. Derrière la membrane d’un récit aigu et même coupant, un profond lyrisme sourd, qui éclate plus amplement dans certaines scènes très inspirées. Le film est d’une belle audace stylistique (ne manquez surtout pas le début du film !), mais d’autant plus anxiogène qu’on se fait un sang d’encre pour cet adolescent attachant.

Des films traitant de la dérive de jeunes en difficulté, il en pousse autant que des brins de mauvaises herbes entre les dalles disjointes des cités. Mais rares sont ceux capables de caler une histoire tendue comme un thriller dans un contexte aussi original. Le pont jeté, dans "Vandal", entre l’univers héroïque et celui de l’adolescence, royaume d’une sensibilité inquiète et souveraine, est profond de sens, et d’une élégance indéniable.

Scénario au cordeau, belle mise en scène et interprétation sensible, "Vandal" tranche avec le genre et croque avec une énergie généreuse le difficile état d’adolescent. C'est un drame social assez complet, dont tous les registres sont suffisamment approfondis, en dépit d'un pari très risqué sur le papier. Un film juste et sans fausse note. Un premier long métrage impressionnant de maîtrise.