La Vénus à la Fourrure

L'enfant tapi au fond de l'homme...

Seul dans un théâtre parisien après une journée passée à auditionner des comédiennes pour la pièce qu’il s’apprête à mettre en scène, Thomas (Mathieu Amalric) se lamente au téléphone sur la piètre performance des candidates.

Pas une n’a l’envergure requise pour tenir le rôle principal et il se prépare à partir lorsque Vanda (Emmanuelle Seigner) surgit, véritable tourbillon d’énergie aussi débridée que délurée. Vanda incarne tout ce que Thomas déteste. Elle est vulgaire, écervelée, et ne reculerait devant rien pour obtenir le rôle. Mais un peu contraint et forcé, Thomas la laisse tenter sa chance et c’est avec stupéfaction qu’il voit Vanda se métamorphoser. Non seulement elle s’est procuré des accessoires et des costumes, mais elle comprend parfaitement le personnage (dont elle porte par ailleurs le prénom) et connaît toutes les répliques par cœur.

Alors que l’ «audition» se prolonge et redouble d’intensité, l’attraction de Thomas se mue en obsession…

A l'origine, "La Venus en Fourrure" est un roman écrit en 1870 par l'auteur autrichien Leopold von Sacher-Masoch. Il est le premier ouvrage de la série "Love" et l'un des fondements de ce qui sera appelé plus tard le masochisme. L'oeuvre originale de Leopold von Sacher-Masoch a beaucoup inspiré les réalisateurs. En comptant le film de Roman Polanski, ce sont cinq longs-métrages qui reprennent les écrits de l'auteur autrichien du XIXème siècle : "La Vénus à la fourrure" de Joe Marzano (1967), "Venus in Furs" de Jesus Franco (1969), "Seduction : The Cruel Woman" d'Elfi Mikesch et Monika Treut (1985), "Venus in Furs de Maarje Seyferth et Viktor Nieuwenhuijs (1995)Pour le film, Roman Polanski s'est directement inspiré d'une pièce de théâtre américaine (Venus in Fur) écrite par David Ives et jouée en 2010 à la Classic Stage Company avant d'être propulsée en 2011 sur la scène de Broadway.

Il s'agit de la quatrième collaboration entre les époux Roman Polanski et Emmanuel Seigner. Cette dernière était apparue devant la caméra du réalisateur pour la première fois en 1988 dans "Frantic". Quatre ans plus tard, le duo se reformait pour "Lunes de Fiel" avant une nouvelle collaboration en 2009 avec "La Neuvième Porte": "Il y a longtemps que nous cherchions à refaire un film ensemble et nous avions un peu de mal à trouver un sujet. En plus, il voulait absolument faire une comédie avec moi, et, une comédie avec un beau personnage féminin, une comédie qui garde la grâce, c’est encore plus difficile à trouver", explique l'actrice.

Après l'époustouflant "Carnage" en 2011, Roman Polanski adapte pour la deuxième fois consécutive une pièce de théâtre : "Je ne me suis pas posé ce genre de questions, c’est le sujet qui m’a porté… Une autre chose aussi : il n’y a que deux personnages. Depuis mon premier film (Le couteau dans l'eau – 1962) où il y en avait trois, je me disais : « Un jour, je ferai un film où il n’y aura que deux acteurs ! » C’est un vrai défi mais j’ai besoin d’un challenge qui me stimule, d’une difficulté à surmonter… Sinon, je m’ennuie", confie le cinéaste.

Roman Polanski a réalisé son tournage dans le théâtre Récamier, fermé depuis 1978. Le décorateur du film, Jean Rabasse, a reconstruit dans les moindres détails cet édifice, de la scène au fauteuil en passant par les coulisses.

Emmanuelle Seigner - Polanski
Mathieu Amalric - Polanski

Mathieu Amalric (dont le rôle était originellement prévu pour Louis Garrel) et Emmanuelle Seigner sont magnifiques. Ce n'est pas la première fois qu'ils partagent l'affiche d'un film en tant qu'acteurs principaux. En enffet, en 2007, ils tenaient les premiers rôles du film de Julian Schnabel, "Le Scaphandre et le Papillon". L'actrice n'a eu que deux mois pour apprendre les 93 pages de texte de son personnage Vanda : "La seule chose que j’appréhendais vraiment, c’était le texte. Il faut savoir le texte comme une prière pour pouvoir le jouer très librement. Heureusement, j’avais demandé à Anette Hirsch (l’assistante de Luc Bondy) de m’aider et elle me faisait réciter tout le temps ces 93 pages apprises par coeur. À l’Odéon, en tournée, une heure avant de jouer "Le Retour", la pièce de Harild Pinter, partout et tout le temps…"

"La Vénus à la Fourrure" est une œuvre personnelle vertigineuse à la grille de lecture multiple. Emmanuelle Seigner y trouve le rôle d’une vie et Mathieu Amalric, comme d'habitude, s’avère un parfait et brillant compagnon de jeu, capable de tout jouer. Il est effervescent.

Seigner et Amalric

Ce film une sorte de duel cinématographique opposant deux acteurs au sommet de leur art. Dans ce huis clos jubilatoire et antimachiste, Roman Polanski se paye le luxe d'une réflexion étourdissante d'intelligence sur la signification du jeu d'acteur. Dans ce décor feutré d’un théâtre parisien, Roman Polanski filme le face-à-face entre un metteur en scène intello et misogyne et une actrice délurée et a priori (mais seulement "a priori") écervelée qui le révélera à lui-même, jouant de la manipulation et de la domination.

Redoutable météorite cinématographique, cette comédie au cynisme érudit explose à l’écran en une pluie acide de pure intelligence. Prendre un homme et en faire un enfant. On oublie soudain Vénus, on se souvient que derrière le Séverin de Sacher-Masoch, il y a un petit enfant traumatisé mais heureux : c’est toujours lorsque le cinéaste a donné voix au chapitre à cet enfant qu’il nous a livré ses meilleurs films. Fiction et réalité fusionnent dans cette mise en abyme qui se réinvente en permanence. La jubilation est totale. 

Nous sommes ici devant un des tous meilleurs films de Roman Polanski. Un piège diabolique pour égarer les sens et le sens que le spectateur voudrait lui donner.