Les Garçons et Guillaume, à table !

Coming-in !

Le premier souvenir que j’ai de ma mère (Guillaume Gallienne) c’est quand j’avais quatre ou cinq ans. Elle nous appelle, mes deux frères et moi, pour le dîner en disant : "Les garçons et Guillaume, à table !" et la dernière fois que je lui ai parlé au téléphone, elle raccroche en me disant : "Je t’embrasse ma chérie" ; eh bien disons qu’entre ces deux phrases, il y a quelques malentendus.

En effet, Guillaume, appartenant à la grande bourgeoisie française, est moins "masculin" que ses deux frères, efféminé, nul en sport, n'aimant pas la chasse, au grand désespoir de son père (André Marcon) et s'imagine en quelque sorte être une fille puis un homosexuel, jouant seul à Sissi et l'Archiduchesse Sophie dans sa chambre.

C'est son parcours en adolescence et en jeunesse qu'il nous livre ici, de la scène d'un théâtre à la pellicule de cinéma. Ses séjours linguistiques : en Espagne où il apprendra à danser la Sévillane avec Paqui (Nanou Garcia) ; en Angleterre, dans un pensionnat huppé où il rencontrera le beau Jeremy (Charlie Anson) ; en Allemagne sur les traces de Ludwig II de Bavière où il croisera, dans un centre de soin, Ingeborg (Diane Kruger) qui doit lui faire un lavement et Raymund (Götz Otto) qui lui fera un massage fracassant ; dans les boîtes gay parisienne où il rencontrera Karim (Reda Kateb) ; etc...

Jusqu'à ce qu'il rencontre Amandine, qu'il en tombe amoureux, qu'il veuille l'épouser, et qu'il se rende à l'évidence : il n'est ni une fille, ni un homosexuel, mais juste un homme hétérosexuel un peu différent des autres, qui ne rentre pas dans les petites cases normatives de notre société.

"Les Garçons et Guillaume, à table !" est l’adaptation cinématographique de la pièce de théâtre éponyme écrite et interprétée par Guillaume Gallienne, où ilincarnait tous les personnages, que j'avais vue au Théâtre Louis Jouvet. Il s’agit également de sa première réalisation.

Guillaume Gallienne

Ce film retrace la vie de Guillaume Gallienne et la manière dont ce dernier est devenu acteur, en imitant sa mère :"Quand j’étais enfant, ma mère disait : « Les garçons et Guillaume ». Ce "et" m’a fait croire que pour rester unique aux yeux de cette Maman sans tendresse mais extraordinaire, pour me distinguer de cette masse anonyme qu’étaient les garçons, il ne fallait surtout pas que j’en sois un. J’ai tout fait pour être une fille, donc, et quel meilleur modèle que ma mère ? C'est ainsi que j'ai commencé à jouer, dès que je me suis mis à l'imiter. Peu à peu, j’ai pris la même voix qu’elle, les mêmes gestes, les mêmes expressions. Je ne suis pas devenu efféminé, mais féminin, m'appropriant Maman. Puis tous les personnages féminins qui m’attiraient. C’était ma manière à moi de les aimer, de m'oublier, de me laisser fasciner."

L’acteur ne se contente pas d’imiter les femmes, il les incarne. Son comportement très efféminé est la raison pour laquelle il est souvent perçu comme un homosexuel. Seulement, Guillaume Gallienne est hétérosexuel, marié et père de famille. Ce film est ce qu’il appelle un "coming out inversé", une manière de se libérer : "On a fini par me coller une étiquette, dans laquelle je me suis drapé voluptueusement pendant longtemps, prenant le risque d'en explorer toutes les nuances. Jusqu'à parvenir enfin à m'en affranchir, à m'en détacher suffisamment pour avoir le recul de me raconter."

Guillaume Gallienne - Maman

Gallienne Guillaume - Maman

Quatre heures de maquillage étaient nécessaires pour transformer Guillaume en "Maman". L’équipe de tournage était tellement abasourdie par tant de ressemblance qu’elle avait l’impression de travailler avec deux personnes distinctes :"Grande stupeur de l’équipe, un brin troublée, déstabilisée, parce qu’elle devait s’adapter à ces changements d’identités, qui n’en finiront plus…", confie Claude Mathieu (Elle est également membre de la Comédie-Française, revêt ici la casquette de collaboratrice artistique. Elle a rencontré Gallienne pour la première fois en 1995, à l’occasion de la tragédie Mithridate de Racine. Elle est devenue par la suite sa metteuse en scène, notamment pour le one-man-show "Les Garçons et Guillaume, à table !"). L'auteur considère son premier film comme une déclaration d’amour aux femmes en général et plus précisément à sa mère. Cette dernière est d’ailleurs l'une des causes principales de cette adaptation, comme le précise le metteur en scène : "Il aurait été frustrant que Les Garçons et Guillaume, à table ! ne vive que sous la forme d'une pièce, alors que je l'ai toujours imaginé comme un film. Il faut pouvoir regarder Maman de près pour comprendre ce qui l'anime. Pour la ressentir encore plus fortement. Et laisser le rire s'immiscer dans l'observation de détails qui étaient invisibles dans sa simple présence sur scène. C'est très beau, au cinéma, cette capacité de pouvoir s'attarder soudain sur la fragilité d'un regard, l'irrésolu d'un geste, l'incongru d'une expression. Ajouter, au rythme précis de la comédie, la richesse des émotions humaines par la grâce des mots, mais aussi des corps, de ce que l'on saisit d'eux. Grâce au cinéma, je vais pouvoir rendre à ma mère la douceur que je ne pouvais pas lui donner au théâtre."

Françoise Fabian - Guillaume

Diane Kruger - Guillaume

Gallienne est formidable, tant en "Guillaume" qu'en "Maman". Il a su s'entourer d'une belle distribution, depuis André Marcon qui joue son père, Françoise Fabian (photo de gauche), toujours aussi belle, qui campe admirablement la grand-mère Babou, Brigitte Catillon et Carol Brenne (sa Tante d'Amérique et sa Tante polyglote) toutes deux un peu déjantées comme savent l'être les femmes de la grande bourgeoisie, jusqu'à Nanou Garcia épatante en Paqui donnant des leçons de Sévillane, Charlie Ansson qui est le beau Jerebmy british (aux airs de Hugh Grant, que nous retrouverons bientôt dans "I Love Périgord" de Charles Nemes), l'immense Reda Kateb en Karim, le beau beur de banlieue qui cherche un gay "salope" pour lui et ses copains, Diane Kruger (photo de droite) et Götz Otto, les deux "tortionnaires" de la balnéothérapie bavaroise de Guillaume.

Je commence par la petite réserve au fond de moi, que, je le reconnais bien volontiers, le génie de Guillaume Gallienne tend à emporter. Selon moi, le film manque de trouble(s), manque aussi de propos politique, car il s'agit quand même de la définition par soi-même de son identité dans une société cruellement normative qui tend soit à éradiquer les différences, soit à les discriminer. Probablement parce qu'il est finalement hétérosexuel, donc pleinement "acceptable", les douleurs qu'à focément traversées l'auteur-réalisateur-interprète, ne se retrouvent traduites que par une suite de sketches tendres et/ou désopilants, certes réussis, voire même brillants, mais édulcorés.

Reste que "Les Garçons et Guillaume, à table !" est un petit bijou d'humour tout en vachardises, mais sans méchanceté. En incarnant sa propre mère, Guillaume Gallienne touche au génie. Une comédie autobiographique dont la créativité n’a d’égale que l’intelligence. Avec, comble de l’élégance, un humour de politesse qui dissimule de réelles blessures (à tort selon moi, comme je viens de l'écrire) qui, lorsqu’elles jaillissent (un peu) malgré le rire, vous serrent la gorge.

Sur un thème bouleversant, le film, totalement folledingue joue constamment sur la trivialité et l’équivoque en les élevant vers une drôlerie et une élégance extrêmes. Les petits veinards - dont je suis - qui eurent la chance d’assister au spectacle de Guillaume Gallienne n’imaginaient pas que tout cela puisse être surpassé. Or, si. Ce film est une thérapie pour tous, par le rire et uniquement par le rire.

Comédie-Française et comédie populaire. Guillaume Gallienne est la preuve vivante qu'on peut être à la fois sociétaire de l'auguste institution et réalisateur de l'un des films grand public les plus désopilants de l'année.  Comme un petit prince de la movida, il réussit le mariage du rire et de l’émotion, d'un peu de progressisme et de l’universel, il rapproche un bout de la marge du centre, en abordant des questions lourdes de façon légère. Une vraie comédie populaire.