A Touch of Sin

Les revers humains de la croissance économique chinoise.

Dahai (Wu Jiang), mineur exaspéré par la corruption des dirigeants de son village, décide de passer à l’action.
Zhou San (Wang Baoqiang), un travailleur migrant, découvre les infinies possibilités offertes par son arme à feu.
Xiao Hui (Zhao Tao), hôtesse d’accueil dans un sauna, est poussée à bout par le harcèlement d’un riche client (Jiayi Zhang).
Lianrong (Meng Li) passe d’un travail à un autre dans des conditions de plus en plus dégradantes.

Quatre personnages, quatre provinces, un seul et même reflet de la Chine contemporaine : celui d’une société au développement économique brutal peu à peu gangrenée par la violence.

Voilà environ quinze ans que Jia Zhang Ke nous propose son regard acéré sur la Chine. Ses quatre premiers films ont été censurés dans son pays, mais nous sont heureusement parvenus, et je ne les ai pas manqués. "Xiao Wu artisan pickpocket" (1997), "Platform" (2000), "Plaisir Inconnus" (2002), "The World" (2004), "Still Life" (Lion d'Or à Venise en 2006), "Dong" (2006), "Useless" (2007), "24 City" (2008), "I Wish I Knew, histoires de Shanghai" (2010) sont autant de films de Jia Zhang Ke qui proposent un regard très critique sur l'évolution de la Chine, montrant avec talent et crudité les revers humains de sa croissance économique, en dressant les portraits des gens ordinaires.

Afin de dépeindre la Chine telle qu’il la voit, le réalisateur Jia Zhang Ke a choisi d’ancrer son récit dans la réalité : "La transformation rapide de la Chine s’est faite au profit de certaines régions mais également au détriment d’autres. L’écart entre riches et pauvres se creuse de plus en plus. Pour les plus faibles la violence peut devenir le moyen le plus rapide et le plus efficace de conserver leur dignité. Je me suis donc lancé dans l’écriture d’un film qui serait une série de portraits de la violence plutôt que l’histoire d’un seul protagoniste. Afin d’illustrer la Chine moderne comme je la comprends, je suis parti de quatre faits divers incroyablement violents et j’en ai fait une œuvre de fiction", avance le réalisateur.

Ce n’est pas un hasard si le réalisateur a arqué son film autour de quatre faits divers disséminés au travers de la Chine."Le fait que ces quatre histoires couvrent une si grande partie du territoire me rappelle indirectement les peintures de paysage traditionnelles. Les peintres classiques essayaient de représenter des panoramas de tout le pays. Je partage cette ambition, et j’aimerais que le film soit comme une représentation générale de la Chine", se réfère le cinéaste chinois. Il met toujours un point d’honneur à respecter les traditions de son pays. Ainsi, il a observé une technique identique à celle des romans historiques chinois pour construire son histoire, à savoir partir d’un fait réel pour construire autour une histoire et des personnages originaux.

Zhao Tao

Évidemment, pour la neuvième fois sous la houlette de Jia Zhang Ke, on retrouve Zhao Tao, l'épouse du réalisateur. Ici, dans le rôle de la "Sauna-Rezeptionistin" Xiao Hui, est remarquable. Son jeu est extrêmement tendu, parvenant à faire monter sa violence dans ses regards. Elle fait très bien passer le harcèlement qu'elle subit, l'exaspération qu'elle en ressent, et l'élan de violence auquelle elle se trouve "contrainte". Dans le rôle du client qui la harcèle, on retrouve Jiyai Zhang, découvert dans l'excellent "Une Famille Chinoise" de Wang Xiaoshuai, où il tenait le rôle d'un père divorcé déserpéré devant sa fille atteinte d'une leucémie, qu'il va tenter de sauver.

Wu Jiang

Dans le rôle du "Minearbeiter", on retrouve le grand Wu Jiang, que nous avons vu dans "Vivre !" de Zhang Yimou (1993, il y a 20 ans déjà !), "Shower" de Zhang Yang, le très beau "Les enfants invisibles" de, notamment, Ridley Scott et John Woo, "Swordsmen" de Peter Chan et "Snow Flower and The Secret Fan" de Wayne Wang (2011). Ici, traînant toujours dans son vieux manteau militaire, luttant contre la corruption, à bout, sa carabine à la main, il propose des éclairs de violence sidérants, contrastant radicalement avec ses ses airs bonhommes et bourrus. C'est probablement à travers ce rôle qu'on comprend pourquoi c'est Office Kitano qui a produit le film, rôle qui aurait toute sa place dans le "Sonatine" du maître japonais Takeshi Kitano.

Wang Baoqiang

Meng Li

Dans le rôle du "Wanderarbeiter" Zhou San, on découvre la froideur de Wang Baoqiang (à gauche), travailleur itinérant traversant la Chine à moto, qui joue magistralement de la gachette devant quiconque l'embarrasse. Ses meurtres sont presque jubilatoires, comme autant de délivrances face à l'oppression. Enfin, c'est le jeune Meng Li (à droite) qui incarne Lianrong, symbole d'une jeunesse contrainte d'assumer les tâches les plus pénibles, victime de l'exploitation de l'homme simple par l'homme cupide, selon le dogme de l'ultra-libéralisme. Il porte sur ses épaules le constat universel que dresse le réalisateur sur l'état actuel du travail dans la société, dépassant le cadre de la Chine.

Jia Zhang-ke examine les rapports de force et la corruption dans la société chinoise, sous la forme d’un pamphlet rageur et salvateur, et signe ici une œuvre aussi puissante que subversive. Jia Zhang-ke prolonge sa radioscopie des mutations - et des errements - de la Chine contemporaine, mais en remanie la forme en s'ouvrant au film de genre et en laissant libre cours à une violence inédite.

"A Touch of Sin" est donc une photographie implacable du marasme social chinois, un film de sabre revu et corrigé à l'aune du capitalisme sauvage, un "Short Cuts" oriental parfumé à la dynamite. Et mis en scène avec une précision et une ampleur qui forcent l'admiration. C'est une fresque violente, frontalement politique et formellement sublime, que je considère comme nécessaire. C'est selon moi un des films les plus puissants de l'année. Et son Prix du Scénario à Cannes est amplement mérité.

Au fil d'une narration tendue comme la corde d'un arc ou celle d'un pendu, portée par une énergie et une maîtrise extraordinaires, sublimée par des envolées sidérantes, riche de moments inoubliables, le film de Jia Zhang-ke est noir, mais il a la pureté d'un diamant. Pas un plan qui ne subjugue, pas une trouvaille de mise en scène qui ne suscite l'admiration. Aucun autre film cette année n’a su avec un tel degré de maîtrise et d’art manier la couleur, le cadre, le plan, la durée, la composition.

"A Touch of Sin" est, aussi, un hommage vibrant aux humiliés et offensés du monde entier. Et à l'art qui les sauve. Un grand film. Du grand art.