En finir avec Eddy Bellegueule

L'insoumission en héritage.
Edouard Louis signe un premier roman autobiographique et radical, qui raconte sans pathos l'enfance d'Eddy, un enfant "différent" dans un village de Picardie. Violence, racisme, homophobie… Loin du mélo, "En finir avec Eddy Bellegueule" est le récit d'une insurrection, celle d'un grand coup de pied au fond de la piscine pour remonter à la surface, et survivre.
Un roman gifle.
Source : Laurence Houot (FranceTVinfo - CultureBoxe)
L'Histoire :
Eddy Bellegueule a grandi dans un village de Picardie. Sa famille est pauvre, comme la plupart de celles qui habitent son village. Eddy Bellegueule est un enfant délicat, aux manières qui ne conviennent pas à un monde où être un homme, c'est "être un dur". L'enfant est moqué, maltraité. Il constitue la honte de sa famille. Ici on boit beaucoup, "on parle pas à table, on regarde la télé en silence et en famille", on ne lit pas… Eddy cherche à se conformer. En vain. Reste une seule solution : la fuite.

L'histoire se déroule dans la France d'aujourd'hui. Le père est né en 1967, le fils au début des années 90. On se frotte les yeux. "Nous n'étions pas les plus pauvres", précise pourtant Edouard Louis, même si dans la famille d'Eddy, "un seul faux pas pouvait conduire à l'impossibilité de manger à la fin du mois." L'humidité, la crasse et la télévision allumée plein gaz toute la journée, "le jambon fuchsia et couvert de gras, suitant", voilà pour le décor. La violence des hommes, l'alcool, la soumission des femmes, le racisme. L'impossibilité d'envisager une autre vie : "Personne ne passait le bac dans la famille, presque personne dans le village si ce n'est les enfants d'instituteurs, du maire ou de la gérante de l'épicerie" (Maintenant il va passer son bac l'intello de la famille). 

Eddy est inadapté au milieu dans lequel il est né. Il essaie pourtant (Aujourd'hui, je serai un dur) : aller au foot, traîner avec les copains à l'arrêt de bus, sortir avec des filles, prendre des cuites... Mais il n'y arrive pas et c'est finalement la cause de son martyre qui devient la raison de son salut: "Le fait d'aimer les garçons transformait l'ensemble de mon rapport au monde, qui me poussait à m'identifier à des valeurs qui n'étaient pas celles de ma famille".

Edouard Louis

"Mais tu fous quoi de tes journées si t'as pas la télé"

"De mon enfance, je n'ai aucun souvenir heureux" déclare Edouard Louis en préambule de cette histoire écrite à la première personne. Il déroule implacablement son récit, sans haine, sans complaisance. La simple description des faits construit un récit féroce. La langue, limpide, en souligne la violence.

Cette violence passe par le langage. Edouard Louis en fait une démonstration magistrale. Les phrases qu'il a entendues pendant toute son enfance sont juxtaposées au récit, telles quelles, simplement écrites en italique. Le procédé fonctionne parfaitement. Les paroles sautent à la figure, chaque fois. Sonnent comme des claques (C'est un mec oui ou merde ?).

Parfois on se surprend à rire, comme on rirait devant un sketch des "Deschiens". Mais on s'arrête vite. Ceci n'est pas un sketch. C'est la vraie vie d'Edouard Louis. C'est la vraie vie de milliers de Français dans certaines zones sacrifiées de France, où l'ascenseur social relève du miracle, où la pauvreté n'a rien de romantique, comme le raconte si bien Edouard Louis. 

Il a dirigé aux Presses Universitaires de France (PUF) "Pierre Bourdieu. L'insoumission en héritage". On comprend mieux après la lecture de son premier roman que le sujet de la reproduction sociale l'intéresse.

Ce roman a de grandes chances de toucher "les mentalités et les inconscients" et pourra, comme l'espère son auteur avec Sartre, "devenir un instrument collectif d'émancipation". Edouard Louis a 21 ans. "En finir avec Eddy Bellegueule" est une claque.
"En finir avec Eddy Bellegueule" d'Edouard Louis (Seuil - 220 pages - 17 euros).

Extraits :
Mes parents appelaient ça des airs, ils me disaient Arrête avec tes airs. Ils s'interrogeaient Pourquoi Eddy il se comporte comme une gonzesse. Ils m'enjoignaient : Calme-toi, tu peux pas arrêter avec tes grands gestes de folle."

Sur l'autre chaîne il y avait un homosexuel qui participait à une émission de téléréalité. C'était un homme extraverti aux vêtements colorés, aux manières féminines, aux coiffures improbables pour des gens comme mes parents. L'idée même qu'un homme aille chez le coiffeur était mal perçue. Les hommes se faisaient tondre par leur femme, ils n'allaient pas au salon de coiffure. Il les faisait beaucoup rire –toujours les rires- à chacune de ses prises de parole Ah ! Celui-là, il fait du vélo sans selle. J'aimerais pas ramasser la savonnette à côté de lui. Lui, pédé? Plutôt se faire enculer. L'humour qui à certains moments cédait la place au dégoûtFaut les pendre ces sales pédés, ou leur enfoncer une barre de fer dans le cul. C'est à ce moment où ils faisaient des commentaires sur l'homosexuel de la télévision, que je suis rentré du collège".
C'est, le 9 janvier 2014, l'article paru dans Le Nouvel Observateur, signé Didier Éribon, qui a attiré mon attention. Voici cet article :

Le titre est énigmatique. Il faut attendre les dernières pages pour le comprendre. Mais dès les premières lignes, il paraît évident que le parcours qui va nous y conduire ne sera pas de tout repos. Le narrateur nous prévient d'emblée: «De mon enfance, je n'ai aucun souvenir heureux.» Et le rideau se ve sur une scène digne de Jean Genet: un adolescent agressé dans un couloir de son collège par deux de ses camarades: «C'est toi, le pédé ?»

Suivent les coups, les crachats... Une humiliation qui se répète jour après jour et se poursuit pendant trois ans. Eddy subit, comme s'il consentait. Il a trop peur pour se révolter. Et il conserve l'espoir de ressembler à ceux qui le maltraitent. Il aspire à devenir «normal». Car les difficultés n'ont pas commencé dans ce cadre scolaire !

Elles accompagnent sa vie : ses parents, son frère aîné, les habitants du village de Picardie où il habite se moquent de son allure efféminée, de ses «manières», de sa voix haut perchée. Il contrevient au rôle qu'il devrait endosser, aux valeurs masculines qu'il devrait incarner: il exècre le football, par exemple.

En réalité, on assiste aux épisodes d'une guerre qui se mène contre ceux qu'il faut bien nommer les «enfants différents». Les rappels à l'ordre surgissent de tous côtés et l'hostilité, verbale ou physique, finit par constituer l'horizon quotidien de ceux qui en sont les victimes. «La souffrance est totalitaire», commente Edouard Louis.

Pastis, bière, usine.
Il est vrai que le monde qu'il dépeint est très dur. Dans ces contrées de l'espace social où la misère prospère, la brutalité saccage d'abord les existences, les esprits et les corps, et régit ensuite tous les rapports personnels.

Il y a le père, ouvrier bientôt au chômage, le dos démoli à force de porter des charges trop lourdes. Il y a la mère, femme de salle dans une maison de retraite. La vie de famille se passe en grande partie devant la tévision, allumée en permanence. L'argent manque souvent : on se nourrit alors des poissons que le père réussit à pêcher. Sinon, la mère déclare : «Ce soir, on mange du lait.» De la bière et du pastis aussi.

Sortir très tôt du système scolaire constitue le destin commun: l'usine attend les garçons, et le métier de caissière ou, avec un peu de chance, de vendeuse ou de coiffeuse, les filles. Les lois de la reproduction sociale sont d'une implacable rigidité. Edouard Louis a lu Bourdieu, il n'hésite pas à nommer les choses par leur nom: classes sociales, classe ouvrière... 

Leur ennemi, pourtant, n'est pas le patron ni l'exploitation, mais l'immigré, l'Arabe, le Noir: un racisme obsessionnel sature toutes les conversations. Eddy se met à détester son milieu d'origine, à le rejeter avec l'énergie du désespoir. Il insiste pourtant sur ce point: c'est d'abord ce milieu qui l'a rejeté. Le bac option théâtre dans un grand lycée d'Amiens lui ouvrira la porte du salut.

Un livre écrit en deux langues.
On soupçonne assez vite que l'auteur et son narrateur ne font qu'un. Et qu'il s'agit d'un récit où la fiction n'occupe aucune place. Pourquoi, dès lors, avoir inscrit «roman» sur la couverture? Pour atténuer la radicalité du livre? Au cas où il parviendrait entre les mains de quelqu'un de sa famille? Ou pour marquer la distance culturelle qui sépare aujourd'hui l'auteur de ce qu'il a été? 

Le livre est écrit en deux langues : celle, très travaillée, que manie le narrateur et celle que parlent tous les autres, populaire et souvent vulgaire, toujours en italique parce que ce sont des citations. Tenir ensemble, imbriqués l'un dans l'autre, ces deux registres linguistiques relève de la prouesse. L'on ne s'étonnera pas d'y trouver, ici ou là, quelques maladresses de style. Mais la réussite littéraire est indéniable. Il lui fallait sans doute en passer par là pour accomplir et parfaire son évasion en la rendant publique et, ainsi, totale, irréversible.

Car le jeune homme qui étouffait a décidé de s'évader. C'est une fuite éperdue. Elle s'annonce sans «retour». Edouard Louis ne semble pas envisager qu'un lien quelconque le rattache encore à ce qu'il laisse derrière lui. Un jour, peut-être, il reprendra le chemin en sens inverse, pour récupérer ce passé avec lequel il aura tant voulu rompre.

Pour l'heure, il raconte la rupture et la métamorphose: il se réinvente lui-même. Au point de changer de nom. Il ne veut plus s'appeler Eddy, il ne veut plus s'appeler Bellegueule. Désormais, il est Edouard Louis: un écrivain dont le livre stupéfiant, une fois refermé, nous laisse ébahis, le souffle coupé.

Didier Eribon



Édouard Louis a 21 ans. Il a déjà publié "Pierre Bourdieu : l'insoumission en héritage" (PUF, 2013). Il étudie les sciences sociales et la philosophie à l'Ecole Normale Supérieure (ENS). "En finir avec Eddy Bellegueule" est son premier roman.