Free Fall

Être homosexuel dans la police.

Marc Borgmann est un jeune policier CRS. Il mène une vie épanouie et tranquille avec sa femme Bettina (Katharina Schüttler) qui attend un enfant de lui. Le couple est proche des parents de Marc, Wolfgang et Inge (Luis Lamprecht et Maren Kroymann) qui sont aussi leurs voisins, et de son collègue Oliver Richter et son épouse (Franck Bröcker et Stephanie Schönfeld), mais en dehors de ça, n'a pas une vie sociale très étoffée.

Marc rencontre Kay Engel (Max Riemelt), un nouveau collègue qu'il avait rencontré dans le cadre d'un stage de formation, et qui vient de rejoindre son unité. La complicité des deux hommes vient rapidement à dépasser le cadre strict de leur travail, et se transforme peu à peu en une relation amoureuse...

Mais une telle relation est-elle possible alors que Marc et Kay travaillent dans le milieu particulièrement homophobe qu'est la police, alors que Marc est désormais un jeune père ?

Le milieu professionnel dans lequel se déroule cette histoire d'amour homosexuelle est le même que celui où le co-scénariste du film, Karsten Dahlem, a fait carrière : les compagnies républicaines de sécurité. En effet, ce dernier est un ancien CRS, et est allé à la rencontre de la police anti-émeute pour nourrir l'intrigue du film et rendre plus fidèle à l’écran la vie d’une section aussi particulière.

Hanno Koffler et Max Riemelt

"Free Fall" est avant tout une histoire d'amour passionnelle entre deux hommes, mais aussi la collaboration professionnelle d'un réalisateur et de son co-scénariste, pour qui ce long-métrage est un baptême cinématographique. Un beau premier coup d'essai pour Stephan Lacant, comme pour Karsten Dahlem, puisque le film a fait l’ouverture de la 63ème édition de la Berlinale dans la catégorie « Perspective Cinéma Allemand », et lauréat du Prix « Valeur spéciale ».

Le film a beaucoup été comparé au "Secret de Brokeback Mountain" de Ang Lee, où deux cow-boys, Jack et Ennis, entretenait une liaison secrète. Si le sujet central des deux longs-métrages est similaire, la rencontre brutale entre deux hommes et le tiraillement avec une vie de couple hétérosexuelle, Stephan Lacant émet quelques réserves : "D'une part, il s'agit d'un triangle amoureux, la relation de Marc avec sa femme jouant un rôle tout aussi important que sa liaison avec Kay. Marc est déchiré entre deux pôles irréconciliables : la vie établie avec sa famille qu'il aime, d'un côté, et les sentiments naissants pour son collègue Kay de l'autre côté. D’autre part, nous allons beaucoup plus ouvert le film sur la relation physique entre les deux hommes". De plus, la situation géographique n'est pas la même, l'intrigue de l'un évoluant dans l'Allemagne contemporaine, tandis que l'autre est au coeur de la nature, dans l'Amérique des années 1960.

Au total, le scénario de Free Fall aura mûri pendant trois années. Une longue mise en place qui s'explique par la volonté du réalisateur et de son co-scénariste de prendre le temps de déployer une relation entre deux hommes qui ne véhicule pas de clichés et qui ne tombe pas non plus dans la caricature : "Bien sur, "Free Fall" est l’histoire d’un homme tombant amoureux d’un autre homme, mais notre approche était de nous libérer de stéréotypes comme penser uniquement en terme "gay/hétéro". C’est une histoire d’amour. On ne devrait pas se soucier de savoir si c’est une relation gay ou hétéro."

Free Fall - Hanno Koffler

Free Fall - Max Riemelt

Le film doit beaucoup à la complicité entre les deux comédiens Hanno Koffler (Marc) et Max Riemlet (Kay), peu connus en France, mais renommés en Allemagne. Hanno Koffler (photographie de gauche) figure aux génériques de "Summer Storm" (2004), "Baron Rouge" "Qui d'autre à part nous" (2011), trois films sortis chez nous. Quant à Max Riemlet (photographie de droite), il est beaucoup plus connu, puisqu'il a joué dans "Le Perroquet Rouge" de Dominik Graf (2006), film qui lui a valu le Prix d'Interprétation au Festival International de Marrakech. Il est aussi l' "acteur fétiche" du réalisateur Dennis Gansel pour qui il a joué dans "La Vague" (2008), "Nous sommes la nuit" (2010), "Le Quatrième Pouvoir" (2012). C'est désormais Barbet Schroeder qui s'intéresse à lui, et qui l'a fait tourner dans "Deutschland ma douleur" (2012) puis dans "Amnesia" qui sortira cette année.

Alors que Hanno Koffler incarne un Marc très intériorisé et presque terrorisé par ses propres émotions, à l'image de son existence coincée entre sa famille, son couple d'amis et son travail, Max Riemelt campe lui un Kay très libre, sans attache, prêt à affronter l'homophobie de son univers de travail et à revendiquer son histoire d'amour. Le réalisateur Stephan Lacant leur "assigne" chacun un décor, l'intérieur de sa maison pour Marc, la forêt pour Kay. C'est en se promenant en forêt que le réalisateur a eu l'idée du titre de son premier long-métrage. Pour lui, le sens de "chute libre" n'est pas uniquement synonyme de descente aux enfers, mais recelle une notion de second souffle, "une nouvelle forme de liberté".

Drame de l'homosexualité revêtu en polar, "Free Fall" aurait pu être insignifiant si sa véritable idée n’était pas finalement, en contaminant ainsi la peur et la honte de Marc (vis-à-vis de son épouse, ses amis, ses collègues) jusqu’à ses scènes de sexe - très réussies - où il peine là aussi à s'abandonner, de nous dire qu’homosexuel ou non on est surtout condamné à être seul. Porté par deux acteurs exemplaires de sobriété, le résultat dépasse donc les frontières de son sujet pour aller vers les contrées passionnantes de la quête d'une identité propre.

Ce premier film étonne par sa grande attention aux décors, aux troubles de passage et aux flottements du quotidien en creux de Marc opposés à la liberté revendiquée de Kay. En situant cette histoire d'émancipation dans les rangs de la police, milieu macho et souvent homophobe, le réalisateur allemand Stephan Lacant lui donne une belle résonance politique.